Derrière le mot « résilience », devenu slogan du bien-être et du management moderne, se cache une idée plus trouble : celle qu’il faudrait savoir transformer toute douleur en opportunité. Mais peut-on vraiment se reconstruire sans d’abord s’autoriser à s’effondrer ?
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Le terme résilience est omniprésent dans les discours personnels, professionnels et organisationnels. On nous encourage à rebondir, surprendre la crise et se relever plus fort. La résilience se définit comme « le processus et le résultat d’une adaptation réussie à des expériences de vie difficiles ou traumatisantes, notamment par la flexibilité mentale, émotionnelle et comportementale ». Cette injonction positive peut sembler vertueuse. Pourtant, dans un contexte de burn out, elle pose question. Et si valoriser la résilience devenait un mythe ?
Quand « être résilient » devient une injonction
La résilience est souvent présentée comme une qualité indispensable pour faire face aux difficultés, qu’elles soient personnelles ou professionnelles. Dans les discours managériaux, médiatiques ou de développement personnel, elle apparaît comme une compétence à cultiver, presque une obligation morale. Il faut savoir se relever après un échec, transformer la douleur en opportunité et rebondir rapidement après un épuisement. Ce discours, pourtant valorisant en apparence, peut rapidement devenir une pression supplémentaire pour les personnes déjà en difficulté. Lorsqu’on insiste sur la nécessité d’être résilient, on transmet l’idée implicite que ceux qui ne parviennent pas à rebondir manquent de force, de volonté ou de courage. Cette injonction peut générer un sentiment de culpabilité et renforcer le stress.
En pratique, la résilience n’est pas un mécanisme infini. Les individus qui doivent constamment « tenir bon » dans des contextes exigeants – surcharge de travail, responsabilités émotionnelles, pression hiérarchique – peuvent atteindre leurs limites. Dans ces situations, la notion de résilience se transforme alors en performativité. Il ne s’agit plus de se rétablir à son rythme mais de montrer que l’on peut continuer à avancer coûte que coûte. Des études sur le milieu hospitalier et éducatif montrent que cette pression est particulièrement néfaste. En effet, valoriser la résilience individuelle sans agir sur les conditions de travail peut conduire à un épuisement prolongé, à une perte de sens et, in fine, à un burn out. La vraie question n’est donc pas seulement « comment être plus résilient », mais plutôt comment créer des environnements où la fatigue peut être accueillie, où la vulnérabilité est reconnue et où les personnes ont le droit de s’arrêter sans honte.
Ainsi, ce que beaucoup perçoivent comme une qualité personnelle devient parfois une injonction sociale implicite, qui masque l’épuisement réel et retarde l’accompagnement nécessaire. Déconstruire ce mythe est essentiel pour repenser la résilience non pas comme une performance, mais comme un processus humain complexe, dynamique et dépendant du contexte.
Le burn out et la limite de la résilience
Le burn out n’est pas seulement le résultat d’un « manque de force » ou d’une fragilité individuelle. Il reflète souvent l’épuisement progressif d’une résilience sollicitée au-delà de ses limites. Pendant des semaines, des mois, voire des années, la personne accumule stress, surcharge de travail et responsabilités tout en essayant de maintenir performance et engagement. La résilience dans ce contexte n’est plus un atout, elle devient un poids invisible qui demande de tenir malgré l’épuisement.
Les recherches montrent que certaines personnes très résilientes sur le plan psychologique peuvent pourtant atteindre un point de rupture si le contexte professionnel ou organisationnel reste hostile. Par exemple, dans le secteur médical, de nombreux soignants continuent de « tenir bon » malgré des horaires extrêmes, des contraintes émotionnelles et un manque de soutien, jusqu’au jour où le burn out survient. La résilience individuelle ne suffit alors plus, elle est épuisée par l’accumulation de stress prolongé, ce qui explique que le simple conseil « sois résilient » est souvent inefficace, voire culpabilisant.
Ainsi, comprendre le burn out comme une limite de la résilience permet de décentrer la responsabilité de l’individu et d’insister sur l’importance du soutien collectif, de l’organisation du travail et de la récupération. Il ne s’agit pas de renforcer la résilience à tout prix, mais de reconnaître que chacun a des limites et que celles-ci méritent d’être respectées pour prévenir l’épuisement total.
Déconstruire le mythe
Valoriser systématiquement le « rebond rapide » peut masquer l’épuisement réel et freiner l’accompagnement nécessaire. Pour aller au-delà de cette injonction, trois pistes permettent de repenser la résilience pour transformer le discours autour de la souffrance et favoriser un mieux‑être durable :
Reconnaître la vulnérabilité
Au lieu de valoriser uniquement le « tenir bon », il faut permettre de stopper, de dire « je n’en peux plus », sans honte.
La vraie résilience inclut l’acceptation de la fatigue et de la pause.
Repenser la résilience comme processus collectif et environnemental
L’idée que la résilience est purement individuelle est dépassée, elle doit être considérée comme un « état dynamique ». Cela invite à envisager l’organisation, la culture d’entreprise et les soutiens managériaux comme parties prenantes.
Mettre l’accent sur l’épuisement des ressources plutôt que sur la performance du rebond
Le burn out est souvent lié à une surcharge systémique. Il ne suffit pas d’être « plus fort », il faut « moins user ». Renforcer les dispositifs de résilience sans corriger l’organisation mène à une illusion de protection.
Le mythe de la résilience est séduisant, il promet que l’adversité conduit à la force. Mais en contexte de burn out, il peut devenir un piège : soigner l’individu sans interroger l’organisation, valoriser la guérison rapide sans accueillir la pause. Le véritable enjeu est ailleurs, que « relever la tête » ne soit plus un impératif mais un choix libre. Dans cette optique, offrir une autre voie est impératif : se relever à son rythme, être épaulé, changer les conditions, plutôt que « tenir bon » seul.
Sources :
- « Risques psychosociaux : envisager le burnout comme un processus organisationnel » (2018). Revue RIMHE, n° 4, 34-52
- Haute Autorité de Santé [HAS]. (2017). Repérage et prise en charge cliniques du syndrome d’épuisement professionnel ou burnout (fiche mémo).
- Analyse conceptuelle du phénomène de résilience (2024). Dans Psyéduc, vol. 53, n° 1.
- « Le syndrome d’épuisement professionnel ou burnout : guide à l’usage des agents de la Fonction publique » (2016).


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